dimanche 7 octobre 2018

Prise de conscience

Consignes de Manue : Choisir dans une revue au hasard, 2 phrases, l'une sera un début d'histoire, l'autre la fin. J'ai pris les phrases au pif, dans un elle chez le coiffeur !



[Cela fait des années que je travaille pour aboutir à cette prise de conscience.]

Depuis mes 15 ans et cet effondrement physique, ça tourne en boucle dans ma tête. 
Pourquoi ? Pourquoi la voisine avait fait ça avec mon père ?

Quand j'ai compris que m'alimenter servait mon corps et mon âme, je devais avoir dans les 7 ou 8 ans et  j'ai commencé à jouer avec cette nourriture, une fois je me gavais, une fois je jeûnais, une fois je mangeais normalement, si possible, dans les moments où on s'attendait le moins à une nouvelle crise alimentaire de la petite.
Bien sûr on me prenait pour une anorexique, tellement facile, tellement pratique toutes ces petites cases rassurantes dans lesquelles on s'amusait à nous mettre, les uns les autres.

"Ho la la, non, Macha, ça ne s'arrange pas si tu savais, la semaine dernière elle a vidé le garde-manger, cette semaine pas moyen de lui faire avaler un bouillon, vivement que cette crise d'adolescence passe parce que je ne sais plus quoi faire"

(Ah ouais ? Tu sais plus quoi faire pauvre maman chérie ? Et si tu commençais par vraiment tenter quelque chose au lieu de te lamenter vers tes copines, sans jamais t'adresser à moi ?)

Moi, ma seule envie c'était qu'on me regarde, qu'on s'occupe de moi. Mais là c’est sur, c'était trop demander.
Les parents avaient mieux à faire avec leurs histoires sordides de gens bien dégoulinants toujours over débordés !

En fait c'est la fille de la coiffeuse qui m'a vendu la mèche un jour. Elle est arrivée bille en tête dans la cour du collège, avec ses supers Docks que je lui aurais bien piqués et elle a balancé :
"Hey Macha, t'as vu ton père avec la voisine ? C'est moche ce qu'ils font ensemble" et elle est partie comme ça, en rigolant avec ses deux morveuses de copines en bois !

On devait être en cinquième, puisque ce n'était pas l'année de découverte du collège, je me souviens que je connaissais déjà du monde, je circulais facilement, alors que l'année de sixième, elle avait été bien plus compliquée. Donc cinquième, on a quoi ? 12 ans ? oui c'est ça parce que la plongée en fait c’est à l'entrée au lycée qu'elle a eu lieu, oui c'est ça, ça colle. 
N'empêche quand t'y penses, ça m'aura pris tout le collège cette histoire, ce ragot de bas étage qui a fait de moi la paria du collège et l’énigme de la famille. Adolescence dépressive et abîmée.

Je vais la faire courte hein, mais en gros pendant toutes mes années collège, ça a été un jeu de me torturer avec cette histoire entre mon père et la voisine. Un jeu pervers puisque je n'ai jamais su de quoi il s'agissait vraiment, je veux dire que tout était constamment sous-entendu. Et le pire c’est qu'au collège quand t'es fragile, ça les amuse les solides, ça les amuse de te voir sombrer de plus en plus.
Petit à petit, je me suis coupée de tout, de tout le monde, j'allais en cours, je rentrais, je faisais mes devoirs, je mangeais, ou pas, et je restais dans ma chambre, seule. J'ai laissé passer les années, dans la confusion, la tristesse et le manque d'amour.

C'est en arrivant au lycée à 15 ans, que j'ai réalisé l'ampleur des dégâts. Un vrai choc pour moi !

En fait le lycée était tout neuf, grand et étonnant, des œuvres d'art trônaient devant, dont une, bizarre, plutôt phallique mais pas si flagrant que ça non plus. Une plaque était fixée devant avec dessus un nom gravé, Régis Morvan, mon père ! Il avait fabriqué ce "totem" à la demande de la voisine, Mylène Poidevin, qui était l'élue à la Culture de la ville. 
Mais comme ma mère et elle n'avaient pas du tout les mêmes idées politiques, elles ne s'adressaient jamais la parole et moi pendant toutes ces années, on m'avait menée en bateau, fait croire des choses sans jamais me les dire. On s'était amusé de ma naïveté, de ma candeur et dans ma vie sans amour, je n'avais jamais perçu à quelle point cela avait été dévastateur.
C’est là que j'ai sombré, je suis vraiment devenue anorexique et j'ai fini hospitalisée, le reste du lycée s'est passé sans lycée en fait. 
Mais c'était le mieux qui pouvait m'arriver, j'ai plongé corps et âme dans mes études, j'ai eu mon bac haut la main et aujourd'hui je suis psychanalyste, je traite essentiellement des mythomanes et des manipulateurs, je ne peux pas m'occuper de jeunes en détresse physique, à chaque fois que j'essaie je replonge.
Jusqu'à cette jeune fille arrivée la semaine dernière dans mon bureau en urgence. 

J'ai commencé par l'écouter et ma première phrase a été : "Même si cela vous semble impossible, il faut essayer de vous connecter à vos parents et ne surtout pas écouter tout ce que les gens disent autour de vous. Vous savez, souvent ce sont les enfants qui aident les parents à grandir, ils ont besoin de vous pour apprendre à vous parler, faites vous confiance, parlez leur, aidez les pour vous aider. Pour moi c’est trop tard, les miens ne sont plus là et je n'ai pas su leur apprendre à m'aider, mais je serai là pour vous, on va travailler ensemble".

Je crois que finalement je vais pouvoir écouter tout le monde maintenant. Et même si ce n'était pas ma responsabilité d'enfant d’éduquer mes parents, si quelqu’un m'avait au moins conseillé de leur parler, le cours de ma vie aurait changé !
Il est tard, j'ai fait une journée de 10 h aujourd'hui, Pablo m'attend à la maison, il a préparé un plateau sushis comme on les aime, on doit regarder "Sur la route de Madison" mon film énergisant, ressourçant, le film de ma vie. Et après 10 ans de vie commune, je commence à lui livrer des bouts de moi, commençons par les choses que j'aime, les films de ma vie ...






[Alors que le crépuscule vient de tomber brusquement, le trafic sur l'avenue de la Marne se fait moins dense.]

5 commentaires:

  1. Oh la la !... Mon texte est bien léger à côté du tien ! tu as des idées noires comme ça quand tu vas chez le coiffeur ? ;)

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  2. Pas mal le personnage. :)
    Elle est chiadée la psychanalyste qui aime les sushis ! :)

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  3. merci le meufs vous êtes choux ! Et non pas forcément les idées noires mais j'observe, j'écoute et je me mets en mode "grapillage-observatoire", ça marche mieux pour mettre ma tête en route!
    Si je reçois un texte de Younès le le mets en ligne ?

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  4. "Si je reçois un texte de Younès le le mets en ligne ?" oui bien sûr ! L'atelier est ouvert à tous :)

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  5. Évidemment qu'on le met en ligne... Je n'avais pas vu ce commentaire ! :)

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