Rappel de la consigne de Miss Tortue :
Piochez au hasard deux phrases dans ces extraits d’articles de presse. Oui, oui, au hasard. Vous pouvez imprimer, découper, dispacher dans un chapeau puis piocher, ou simplement fermer les yeux et pointer au hasard une zone de votre écran et voir sur quelle phrase vous tombez. Vous débuterez votre texte par une de ces phrases, et le terminerez par l’autre. Il faudra développer un texte entre les deux, peu importe sa longueur, son thème ou son style. Vous n’êtes pas obligés de raconter une histoire, mais il faudra être cohérent.
Pour la phrase de début, j'ai pioché dans un livre et pas un article. J'ai ouvert au hasard et mis mon doigt en fermant les yeux. Le livre c'est "Kiss kiss", nouvelles de Roald Dahl. La phrase : Quelle est cette merveilleuse substance appelée gelée royale ?
Pour la phrase de fin, j'ai choisi (pas au hasard donc) un proverbe breton, pour faire une fin genre "morale des fables de La Fontaine". La phrase : Pep hini e vicher ha ne deuio ket ar c'haz d'al laezh
Traduction mot à mot : à chacun son métier et le chat n'ira pas au lait, soit l'équivalent de : à chacun son métier et les vaches seront bien gardées.
« Quelle est cette merveilleuse substance appelée gelée royale ? » me demande la bouche en cul de poule une grosse dame débordant de son short en jean.
Quand j’ai accepté ce travail d’été chez un apiculteur des monts d’Arrée, je voulais tout apprendre sur les abeilles, le miel, les ruches. Je voulais devenir un happy culteur. Je ne pensais pas me retrouver dans une boutique à répondre aux questions niaises de touristes enrobàfleurisées aux épaules rouges. Seulement monsieur Mainguy, l’apiculteur, ne veut pas me laisser toucher aux ruches, sous prétexte que je ne suis pas formée et que c’est un boulot qui ne s’improvise pas. Ce qu’il ne sait pas, c’est que j’ai pris des livres à la médiathèque et que j’ai écumé Youtube à la recherche de tutoriels. J’en sais probablement autant que ce grand benêt de Kevin, le stagiaire qui est arrivé ce matin. C’est un grand échalas boutonneux, avec de grandes mains au bout de bras interminables, grand, voûté, la mèche sur l’œil et la bouche ouverte. Il vient d’un lycée agricole. Mais agricole n’est pas apicole, pourquoi lui aurait le droit d’approcher les butineuses et pas moi ? Je crois que ce gars-là est ma chance d’échapper à ma corvée de boutique. Il ne sait pas encore, puisqu’il vient d’arriver, que je n’ai pas le droit d’approcher des ruches. La prochaine fois qu’il passe à proximité, je l’alpague et je l’embauche direct. Au début il a bien l’air un peu étonné que je lui propose d’échanger de boulot et de me remplacer à la vente, mais comme il est d’un naturel plutôt bonnasse, il accepte de nouer autour de sa taille le joli tablier orné de cellules hexagonales et il s’installe derrière la caisse.
Avant que monsieur Mainguy s’aperçoive de la supercherie, je file dans le hangar et enfile une combinaison et un chapeau grillagé. Je suis bien plus petite que Kevin, mais de loin, qui verra la différence ? Je m’en vais nonchalamment (pour que mon allure ressemble à celle du nonchalant stagiaire) vers le bas du pré rempli de fleurs des champs et des gerbes de sauterelles sautent de tous côtés au fur et à mesure de ma progression. Quand je serai arrivée au niveau des ruches, la pente me rendra invisible depuis la maison. Je sais exactement comment il faut faire : il faut endormir la méfiance des abeilles à l’aide de l’enfumoir. « La fumée a pour effet de masquer les phéromones émises par les ouvrières, donc de calmer la colonie, qui se réfugie dans le corps de la ruche (partie inférieure). Après le départ de l'apiculteur, les abeilles ventilent énergiquement la ruche pour purifier leur air, et recouvrent une activité normale dans la demi-heure » ; c’est ce que j’ai appris au cours de mes études sur Wikipédia. Ensuite il faut enlever le toit, sortir un cadre, vérifier qu’il est plein de miel et l’amener dans le hangar pour le mettre dans la centrifugeuse. Seulement voilà, je ne sais plus à quel endroit il faut envoyer la fumée… J’asperge donc copieusement de fumée tous les alentours de la ruche en espérant que ça sera suffisant. J’ouvre le toit de la ruche – oh la vache, c’est lourd ! – et je le cogne contre la ruche avant de le poser, pas très délicatement j’avoue… Les abeilles zonzonnent autour de la ruche et ne semblent pas très contentes de tout ce ramdam, ni très anesthésiées… J’attrape un des cadres, et là j’ai la sensation que les abeilles volent autour de moi de façon agressive. Je ne demande pas mon reste et je file vers le hangar avec le cadre brandi des deux mains devant moi, sans prendre le temps de vérifier s’il est bien plein. L’enfumoir pendu à ma ceinture au bout d’une ficelle un peu trop longue s’emmêle dans mes jambes et, emportée par mon élan, je me vautre dans l’herbe, sur le cadre qui émet un craquement de mauvais augure. Je me relève, le devant de ma combinaison est gluante de miel et le cadre dans l’herbe également. Le miel est irrécupérable… Quand monsieur Mainguy va voir ça, je vais prendre un sacré savon !
C’est alors que j’entends un vrombissement furieux derrière moi. Je me retourne et je vois avec effroi une nuée serrée d’abeilles qui fonce droit sur moi ! Oh non !... je suis sure que les abeilles, en colère de voir leur travail gâché, vont me faire subir une punition pleine de piquant. À choisir, je me demande si l’engueulade de monsieur Mainguy ne me fait pas moins peur. Je mets dans un réflexe de survie mes bras devant mon visage. Malgré la combinaison et le chapeau grillagé, les abeilles vont trouver des interstices dans lesquels s’immiscer et je vais finir aux urgences avec un choc anaphylactique. Ce sont encore mes lectures sur l’apiculture qui m’ont appris ce mot, c’est un état de choc dû à une trop grande quantité de venin d’abeille, toxique et allergisant, qui peut entraîner la mort. Malgré la panique, une petite voix à l’intérieur de moi se demande pourquoi 1) je ne vois pas le film de ma vie défiler devant mes yeux et 2) pourquoi le bourdonnement, qui reste fort ne se rapproche pas.
Je relève la tête et enlève les bras de devant mon visage précautionneusement. Et je vois les abeilles qui dansent un étrange ballet devant moi. Elles font du sur-place et dessinent des signes en l’air, c’est une écriture ! Je déchiffre : « Pep hini e vicher ha ne deuio ket ar c'haz d'al laezh* ». La plus grande découverte du siècle, que dis-je, du millénaire : les abeilles parlent breton ! ! !
* Traduction mot à mot : à chacun son métier et le chat n'ira pas au lait, soit l'équivalent de : à chacun son métier et les vaches seront bien gardées.
Mme de K
ha ha ha, les abeilles parlent le breton ! Mais toi alors, que ne ferais tu pas pour nous vanter la Bretonie ?
RépondreSupprimerj'ai pas besoin de la vanter, vous savez déjà que c'est le plus beau pays du monde ;)
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